Les murs ont des oreilles

Publié le 02 octobre 2023

Écouter pour s’évader

Pendant le mois de septembre, l’Orchestre National de Jazz et Nicolas Lafitte se sont associés pour proposer un atelier podcast à une dizaine de personnes détenues au Centre Pénitentiaire des Hauts-de-Seine.

« Mais c’est quoi un podcast exactement ? », lance DE alors que l’on vient à peine d’entrer dans la salle qui sera notre lieu de réunion pendant huit jours. Animés par Nicolas Lafitte, les ateliers proposés à la Maison d’Arrêt des Hauts-de-Seine regroupent sept personnes détenues, dont le projet est de créer un podcast autour du jazz et du rapport à la musique des hommes y participant. Dès les premières minutes, les questions fusent. Qu’est-ce que le jazz ? Que va-t-on enregistrer ? Leur voix ? À eux ? Mais sur quels sujets ? Sur ce qui les anime ; car ici, ils sont libres de s’exprimer sur ce qui les touche musicalement. On apprend à cette occasion que Tipat de Colombes n’a d’yeux que pour Django Reinhardt, que les chants d’Ali Farka Touré et les koras de Toumani et Sidiki Diabaté rappellent à Bouba son Mali natal et qu’Ali admire Nina Simone pour l’énergie de ses chansons qui portent en elles la force de la contestation. Pour ce premier atelier, on apprend à se servir des micros que l’on utilisera tout au long des séances. On enregistre les sons que l’on trouve : une porte qui grince, un tintement de clés, des discussions dans les couloirs… Et bientôt, on s’évade. L’eau qui s’écoule du robinet nous fait magiquement penser au crépitement d’un feu de camp, et celle qui est remuée dans une grande caisse en plastique aux vagues qui vont et viennent sur le rivage. On comprend petit à petit le sens du nom du projet. Si les murs ont des oreilles c’est qu’on parvient d’abord à faire chanter ce qui se trouve à l’intérieur. On finit ce premier atelier ravis, des idées plein la tête, en ayant hâte de se retrouver pour la suite de ce programme.

Les jours qui suivent sont marqués par les ateliers quotidiens et les venues ponctuelles du guitariste Pierre Durand, du journaliste et producteur radio Arnaud Merlin ainsi que du directeur artistique de l’ONJ Frédéric Maurin. Tous sont invités à donner une conférence, suivie d’un échange entre eux et les personnes présentes. Alors que le premier, muni de sa guitare, propose de se pencher sur les origines du blues et du jazz, illustrant ses propos par des interludes musicales, le second, passionné par l’histoire de la musique et en particulier du jazz, nous présente les grand.e.s musicien.ne.s ayant marqué ce genre au fil des ans. Le dernier, quant à lui, expose les grands ensembles de jazz connus et les différentes fonctions tenues par chaque instrument au sein d’un orchestre. À chaque fois, la connexion entre le conférencier et le public s’établit, faisant émerger les interrogations de l’auditoire intéressé.

On retrouve les trois intervenants sur des jours différents, le groupe ayant préparé des questions afin de les interviewer. D’où vient l’inspiration de Pierre ? Pourquoi Arnaud n’a-t-il pas voulu être musicien ? Qu’est-ce que cela fait à Frédéric de diriger un orchestre ? Lorsqu’ils ne sont pas là, on réfléchit à ce que l’on voudrait mettre dans les épisodes du podcast. Une chronique sur Nina Simone bien sûr, mais aussi une présentation de Reinhardt, et un texte rappé sur une boucle faite à la guitare enregistrée lors de la venue de Pierre. On se rend compte, après chaque écoute d’interview ou de texte enregistré, que le moindre son s’entend, même les légers tapotements des doigts sur une table. On apprend alors, grâce à Nicolas, le montage sur un logiciel, et on découvre les joies de pouvoir supprimer les bruits indésirables ou les silences un peu trop longs.

Ce projet se clôt par un concert aux notes de blues donné par la chanteuse Linda Oláh, le bassiste Stéphane Decolly, le batteur Rafaël Koerner et les guitaristes Pierre Durand et Frédéric Maurin. Le quintet interprète pendant presque deux heures Randy Newman, Jimmy Reed ou encore Luther Alison en passant par Elvis Presley ou Jimi Hendrix, transformant un moment le lieu en salle de spectacle.

On finit par écrire ensemble ce qui constituera la présentation de notre podcast en proposant les mots qui nous passent par la tête lorsqu’on y pense : les racines (puisque l’on part bien, pour élaborer ce projet, des racines du jazz et de la musique plus généralement), la famille, la source, l’eau, le feu de camp, la rencontre… Et on arrive enfin au terme qui nous représente et qui nous lie tous ici autour de cette table : malgré nos différences, la musique nous rassemble autour de ce qui nous est commun, l’humanité. On a trouvé le fil conducteur de notre travail.

 

Suzie Ferry,

Volontaire en service civique à l’ONJ

Ce projet a été mené en partenariat avec le Centre Pénitentiaire des Hauts-de-Seine, la DRAC Ile-de-France / Culture Justice, le FIPD 92 et SPIP 92.

Le podcast sera bientôt disponible sur notre site.

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